Bourse : quand faut-il couper ses pertes ?

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Pour un investisseur, il n’est pas toujours évident de se résigner à vendre une action à perte. En effet, comment savoir si le repli de son cours est transitoire ou bien s’il augure d'une sous-performance durable ? Nous avons posé la question à des investisseurs professionnels.

Pour rentabiliser ses investissements boursiers, le rêve de tout épargnant est d’acheter un titre au plus bas et de le revendre lorsque sa cotation atteint son point culminant. Mais, en pratique, c’est rarement possible, surtout pour un particulier qui ne peut pas consacrer tout son temps à la gestion de son épargne.

Et, à vrai dire, ce n’est pas si grave ! A l’achat d’une action, les gestionnaires s’accordent sur le fait qu’il n’y a pas de martingale. En revanche, il est important de soigner sa sortie. « Bien entrer sur un marché, c'est le graal, mais ce n'est pas systématiquement possible. Par contre, en cas de retournement, il est possible d'agir pour limiter les pertes », explique Bertrand Lamielle, directeur de la gestion chez B*capital, spécialiste de la bourse de BNP Paribas Banque Privée.

Ne pas tenir compte du prix de revient de l’action

Pour réaliser les arbitrages appropriés, il est tout d’abord nécessaire de prendre conscience de ses propres biais d’investisseur. Le prix d’achat d’une action en est un. « Le prix de revient est un biais d'ancrage qui va influer sur les décisions que l'investisseur va prendre à l'avenir », souligne ainsi Betrand Lamielle. A titre d’exemple, « lorsque l'investisseur gagne 10% à 15% sur un titre, la notion de plaisir qui en découle atteint son paroxysme. Et, si le cours de l'action continue à monter, son niveau de satisfaction ne va pas plus progresser. A l'inverse, si l'investisseur perd 10%, sa frustration est énorme et, pour ramener l'épargnant à un niveau émotionnel stable, il faut qu'il réalise un gain d'au moins 20% sur une autre ligne », poursuit cet adepte de la finance comportementale.

Au quotidien, le gestionnaire essaie, lui aussi, de s’extraire de ce biais. « En tant que gérant, nous essayons d'oublier le prix de revient. S'appesantir sur le prix auquel on a acheté le titre reviendrait à conduire en regardant dans le rétroviseur ! Pour couper court aux discussions sur la cherté du prix d'un titre, nous avons mis en place des critères objectifs basés notamment sur l'historique du cours de la valeur : combien de fois on l'a payée plus cher, combien de fois on l'a payée moins cher », nous détaille Bertand Lamielle. Autre société de gestion, autre approche, et pourtant même diagnostic. « Il faut parfois se résigner à sortir en moins-value : c'est souvent une erreur de particulier de s'attacher au prix d'entrée ou à un pic historique atteint », relate également Stéphane Binutti, responsable commercial pour Moneta Asset Management.

Outre le prix de revient, les particuliers, comme les gestionnaires, doivent aussi jongler avec un autre travers cognitif, cette fois-ci plus difficile à débusquer : leur entêtement. « Nous aidons nos clients à prendre conscience de leur biais et notamment de leur biais de confirmation qui les amène à rechercher et à donner plus de poids aux informations qui valident leur stratégie, et ce, quand bien même le marché serait en train de l'invalider totalement », souligne le responsable de B*capital.

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Repérer le cycle de vie d’un titre

« Dans un tiers des cas, le cours d'une action baisse après une pause. »

En théorie, les boursicoteurs doivent donc être à l’écoute de tous les signaux, y compris faire attention aux analyses moins favorables sur la situation financière de la société cotée. Mais, pour les particuliers, cet objectif de neutralité n’est pas toujours facile à atteindre, à cause du biais précédemment évoqué, mais aussi de l’asymétrie d’information. Ceux-ci ont en effet accès à une information plus limitée que les investisseurs professionnels. Toutefois, si les épargnants peuvent difficilement avoir en permanence les yeux rivés sur l’évolution des cotations boursières, ils peuvent, a minima, repérer les tendances de fond. Cela leur permet d’identifier les moments cruciaux où ils doivent s’interroger sur le bien-fondé de conserver un titre.

Concrètement, les sociétés de gestion distinguent trois périodes dans la vie d’une action : la phase d’accélération, au cours de laquelle la cotation de l’action progresse, la phase de stagnation, durant laquelle son cours n’évolue plus ou oscille légèrement, et qui débouche ensuite soit sur une nouvelle période de hausse soit sur la baisse de la valeur du titre. La pause est une période charnière durant laquelle les gestionnaires essaient d’anticiper l’évolution du cours de l’action. « Au sortir d'une période d'accélération, un titre connaît une phase de pause. C'est à ce moment-là que nous inspectons les fondamentaux pour savoir si l'on prend une partie des bénéfices si l’actif est survalorisé ou si l'on continue l'aventure », explique Bertrand Lamielle.

Pour déterminer leur stratégie, les analystes scrutent évidemment les annonces de l’entreprise cotée (résultats semestriels, signature d’un contrat commercial, perte d’un client, turn over dans la direction…) et les révisions de prévisions des analystes de la place. Ces dernières étant fortement corrélées avec le parcours boursier d’un titre. Mais, les gérants ont également souvent en tête quelques données quantitatives. « Après une phase de pause, nos études statistiques sur le comportement des titres nous suggèrent que, deux fois sur trois, l'actif entre dans une nouvelle phase d'accélération, mais une fois sur trois sa cotation baisse. Si jamais le titre est en repli, nous évaluons en amont le montant que l'on peut accepter de perdre », explique le directeur de la gestion pour B*capital.

Déterminer si la baisse est une opportunité ou un péril

« Si le repli du cours s'effectue pour de mauvaises raisons, nous conservons la ligne voire augmentons notre exposition. »

En dépit de ces précautions, le succès n’est pas assuré. « Dans la gestion de portefeuille, il y a forcément des erreurs. L'important est d'avoir plus souvent raison que tort. Il faut comprendre pourquoi le cours baisse, pourquoi la trajectoire de la société se dégrade », rappelle Stéphane Binutti, de Moneta.

Par ailleurs, toutes les baisses de cours ne sont pas forcément néfastes pour l’investisseur. Au contraire, le repli du prix d’une action peut se révéler être une opportunité de renforcer sa position sur un titre, et ce, à moindre frais. « L'objectif de cours guide notre politique d'achat-vente. Dès lors que la valorisation d'un titre s'éloigne de l'objectif de cours que nous avons fixé, sur la base notamment de critères financiers, nous pouvons considérer qu'il y a un potentiel de gain », explicite à ce propos le responsable commercial de Moneta. « Si le repli du cours s'effectue pour de mauvaises raisons, nous allons conserver la ligne voire même accroitre notre exposition à cette valeur. En revanche, si la société connaît de réelles difficultés, il faut être pragmatique et vendre », poursuit-il. Mais comment savoir si la baisse est transitoire ou permanente ?

Pour Moneta Asset Management, c’est principalement la connaissance des entreprises qui permet de faire le tri. « Beaucoup d'investisseurs oublient les raisons qui les ont amenés à acheter une valeur, poussant certains en cas de baisse de son cours à la vendre précipitamment. Plus on connait les sociétés dans lesquelles on investit, mieux on est capable de distinguer le repli ponctuel de la baisse durable et justifiée ». Transposé au niveau des particuliers, cela signifie que ceux-ci doivent tirer profit de leurs connaissances. Dans le cadre de leur vie professionnelle, ils peuvent par exemple avoir côtoyé de près un secteur d’activité et en tirer une réelle expertise.

Des critères rationnels, comme comparer l’évolution d’une action à celle d’un indicateur de référence, permettent aussi de pointer les actifs sur le déclin. « Pour savoir si un titre est toujours dans la course, il faut comparer sa valeur, sur un horizon de 3 à 6 mois, à un indice de référence, comme le S&P 500 pour un titre américain, ou l'Eurostoxx 50 pour un actif européen. Si l’épargnant détecte un décrochage, cela signifie que les investisseurs achètent plus le marché en général que le titre en question. Et cela augure des temps compliqués pour ce dossier », argumente Bertrand Lamielle de B*capital.

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Etre intransigeant avec les « profit warning »

« Dans 95% des cas, le titre post-profit warning fera ensuite moins bien que son indice de référence. »

La finance comportementale peut également donner d’autres points de repères aux investisseurs néophytes. Elle enseigne notamment à se méfier des actifs ayant subi des « profit warning ». Il s’agit de titres accusant des chutes de cotation à l'ouverture des marchés. « Nous avons étudié sur 30 ans le comportement de 600 valeurs connaissant des profit warning supérieurs à 5%. Dans 95% des cas, le titre post-profit warning fera ensuite moins bien que son indice de référence », détaille ainsi Bertrand Lamielle. « Donc investir sur ce type d'actifs ou les garder dans son portefeuille est un non-sens statistique. L'investisseur doit profiter des rebonds intermédiaires, sans être trop gourmand, pour alléger voire sortir totalement cet actif de son portefeuille ».

Plus globalement, les gestionnaires interrogés adoptent une sélection drastique des titres. Car ils savent que la performance d’un portefeuille repose généralement sur quelques valeurs. « Nos portefeuilles contiennent des dossiers qui se comportent comme le marché ou un peu mieux. Ils comportent aussi quasi inévitablement des titres sous-performants. Mais, en face de ceux-ci, il y a quelques titres, généralement 2 ou 3 sur une trentaine de dossiers, qui vont véritablement surperformer et sur lesquels nous allons maintenir nos positions dans la durée ».

Pour illustrer son propos, Bertrand Lamielle cite le récent exemple de la société italienne Moncler : « Début 2017, nous avons par exemple misé sur Moncler, dont l'action s'échangeait à 15 euros. Elle en vaut aujourd'hui plus du double, alors que sur la même durée le CAC 40 n'a pas bougé ». Mais, pour que détenir ces valeurs montantes porte pleinement ses fruits, il ne faut pas hésiter à se séparer des titres hasardeux. Car, « il suffit de deux ou trois valeurs accusant de lourdes pertes pour couler la performance globale de son portefeuille boursier », ajoute le gestionnaire.

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© cbanque.com / MEF / Octobre 2018

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