Paiements, crowdfunding, big data : comment se porte la Fintech française ?

Alain Clot, président de France FinTech
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L’entrée de la banque dans l’économie numérique s’accompagne de l’émergence d’une nouvelle concurrence, celle de la Fintech. Soit une série de jeunes sociétés qui tentent de prospérer à la croisée des nouvelles technologies et des services financiers. Comment se porte cette Fintech française ? Fait-elle bonne figure par rapport à ses voisines et concurrentes ? Où en sont ses relations avec les banques ? Les réponses d’Alain Clot, président de l’association professionnelle France Fintech.

Alain Clot, on a longtemps eu tendance à envisager la Fintech comme un phénomène surtout anglo-saxon. La France a-t-elle rattrapé son retard ?

Alain Clot : « Oui. La structuration de l’écosystème a en effet pris un peu plus de temps en France qu’aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne. C’est d’ailleurs un paradoxe : on peut en effet considérer que c’est en France qu’est née la Fintech, avec Cortal et Boursorama qui ont été des pionniers en matière de services financiers alternatifs. »

Comment expliquer ce retard originel ?

A.C. : « La Fintech française a souffert de trois handicaps : une absence de capital risque en France ; un régulateur centré exclusivement sur la défense du consommateur et historiquement peu ouvert à l’innovation ; un consommateur habitué à n’avoir qu’un seul fournisseur de services financiers, sa banque principale. Mais ces trois freins ont disparu. Nous sommes cette année les n°2 en Europe pour le capital risque. Le régulateur a fait sa révolution, avec notamment la création d’un pôle commun AMF-ACPR (1) et la mise en œuvre d’un accompagnement personnalisé, qui permet à chaque acteur de régler son modèle avec le régulateur. Enfin, le consommateur commence à miser plus volontiers sur les nouveaux entrants, par exemple pour ses paiements. »

La capitale européenne de la Fintech reste néanmoins Londres…

« Le Brexit va changer le paysage »

A.C. : « Oui, les deux tiers des fintechs européennes y sont basées. Elles bénéficient de la spectaculaire homogénéité de la place. Tout le monde, du maire de la ville aux acteurs privés en passant par le régulateur, est aligné pour aider au développement de la Fintech. Paris, toutefois, rattrape là aussi son retard, et le Brexit va évidemment participer au changement du paysage. Les fintechs londoniennes vont en effet perdre le passeport européen, qui leur permet aujourd’hui d’utiliser leur agrément britannique pour opérer dans d’autres pays de l’Union. »

La place parisienne tente d’attirer ces « déçues » du Brexit. Quels sont ses concurrents ?

A.C. : « Les villes qui poussent le plus aujourd’hui sont Dublin, qui dispose d’un avantage fiscal frisant le dumping, Luxembourg et sa tradition de souplesse réglementaire, et Berlin qui bénéficie de la bonne image de l’Allemagne, première économie européenne, mais dont le secteur financier et notamment les banques n’est pas au mieux de sa forme. »

Face à ces concurrents, quels sont les atouts de l’écosystème français ?

« Un haut niveau de formation, une place financière importante, un marché de 65 millions de consommateurs »

A.C. : « Il sont nombreux. La France possède un haut niveau de formation, notamment dans les secteurs clés que sont la science des données (2) et la finance. Ce n’est pas un hasard si les personnes qui pilotent les développements en matière d’intelligence artificielle chez Facebook et Google sont des Français. Paris offre aussi un écosystème très complet, avec à la fois des pôles d’innovation dans le digital et une place financière importante, ce qui n’est pas le cas à Berlin. Et contrairement à Dublin ou Luxembourg, nous sommes un grand marché de 65 millions de consommateurs. Enfin, il y a désormais une forte mobilisation des pouvoirs publics, qui ont la volonté de développer l’économie numérique comme le montre l’exemple très réussi de la French Tech. »

Et ses faiblesses ?

A.C. : « La ''créativité'' fiscale des politiques français et la variabilité réglementaire restent deux handicaps certains. A cela s’ajoute un contrepoint conjoncturel : l’élection présidentielle. »

Les fintechs ont-elles un candidat favori ?

A.C. : « Il n’est pas question pour moi de faire des commentaires politiques. Je peux simplement dire que nous avons été contactés par les équipes de certains candidats, qui ont su poser de bonnes questions. »

Etes-vous d’accord avec l’idée, assez répandue, que la Fintech française est entré dans un 2e âge ?

A.C. : « Oui, je le crois. La 1ère vague, marquée par l’émergence du crowdfunding et des nouveaux moyens de paiement, était plutôt centrée sur la clientèle des particuliers, l’entrée de gamme et le domestique. La 2e vague est plus centrée sur les technologies, le haut de gamme, les services d’assurance, l’entreprise. Les entrepreneurs, notamment, sont très demandeurs car peu satisfaits de l’offre actuelle de services bancaires et financiers. »

Doit-on voir, également, dans le rachat de Compte Nickel par BNP Paribas un tournant dans la relation entre banques et fintechs ?

« Compte Nickel, la fin du début plutôt que le début de la fin »

NB : comme il nous l’a précisé à l’occasion de cet entretien, Alain Clot est actionnaire et administrateur de Compte Nickel.

A.C. : « Il y a effectivement, ces derniers temps, quelques acquisitions symboliques qui peuvent le laisser penser. Dans le cas du Compte Nickel, il s’agit d’une question d’opportunité, qu’il ne faut pas généraliser : nous parlons d’un service qui, du fait de son succès exceptionnel, a eu besoin de moyens pour accélérer son développement. Pour paraphraser Wilson Churchill, il s’agit plutôt de la fin du début que du début de la fin. L’important, c’est que les nouveaux usages s’installent et que les financements arrivent pour les fintechs. C’est le cas, et les ressources ne viennent pas forcément des banques. »

Outre le Brexit et la présidentielle, quelles sont les grandes échéances à venir pour la Fintech française ?

A.C. : « Il y a d’abord la 2e directive européenne sur les services de paiement (DSP2). Nous participons aux travaux de transposition du texte, qui va entraîner de grands bouleversements pour les agrégateurs et les paiements. Il y a ensuite la loi numérique, qui rend au consommateur la jouissance de ses données personnelles. Enfin, avec le début de la maturité du secteur va sans doute venir une phase de consolidation et de concentration, marquée par des rapprochements et la naissance de modèles plus diversifiés. »

France Fintech, porte-parole et lobby

France Fintech, l’association loi 1901 présidée par Alain Clot, a été créée en juin 2015 par les patrons des principales fintechs françaises. Elle se fixe trois missions :

  • faire connaître la Fintech française, en France et à l’international ;
  • être le porte-parole de l’écosystème avec les pouvoirs publics, les régulateurs, les élus, la commission européennes, les banques…
  • favoriser les « coopérations intelligentes » au sein de l’écosystème entre ses acteurs et à l'international.

(1) L’Autorité des marchés financiers et l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution ont créé en 2016 le Forum Fintech, instance de dialogue avec les professionnels du secteur. Lire à ce sujet : Le régulateur banque-assurance va mieux superviser les Fintechs. (2) La science des données ou data science est une discipline qui se donne pour objectif de produire des méthodes de tri et d’analyses des données de masse, parfois désignées sous le vocable anglais Big Data.

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© cbanque.com / Propos recueillis par VM / Avril 2017

Commentaires

Publié le 17 avril 2017 à 18h33 - #1Michel B
  • Homme

C'est en France qu'est né la Fintech : il n'y avait pas que Cortal et Boursorama, mais aussi Fortuneo, iBourse, Bourse Directe, Banque Directe (créée dans les années 80, devenue AXA Banque, que CBanque s'acharne à ne jamais citer dans ses études et statistiques). On peut s'interroger pourquoi ces initiatives innovantes n'ont pas poursuivi leur développement et ne sont pas devenues des leaders mondiaux ? On peut craindre que le même sort survienne aux jeunes Fintech actuelles, qu'elles se fassent tout simplement absorbées par nos mastodontes bancaires traditionnels.
L'exemple du Compte Nickel est tout à fait clair : il avait "besoin de fonds pour se développer", au lieu de s'adresser à des investisseurs, il a accepté l'offre de BNPParibas. Attendons de voir comment les autres Fintech vont se comporter !

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